1956-2006 : 50 années de vécu militant à plusieurs étages
Des polémiques d’hier à celles d’aujourd’hui.
Du vécu local aux événements historiques.
Des personnages modestes aux personnalités célèbres.
Aventures, affiches de mai 68, fêtes, commissariats, portraits, poésie, politique en sarabande


divers
Cinquantième texte : La révolution Möbius

* Sophie : As-tu fait du bricolage ? Et pas seulement des mathématiques ?

* Guy : Oui. Je ne sais pas d’où m’est venue l’envie de me lancer dans la reliure ? Admiration de belles reliures ? Envie de mettre en valeur mes 27 volumes des « Hommes de bonne volonté » de mon écrivain préféré Jules Romains ? Je ne connaissais pas d’ami passionné par cet artisanat. Je visite les petites entreprises spécialisées. J’achète une brochure d’initiation, quelques outils, du carton pour les couvertures et une presse.

  • En fait, j’ai réalisé trois reliures : le premier volume des « Hommes de bonne volonté », un cours de Calcul différentiel et intégral et un cours de mathématiques spéciales. Je suis fier du résultat !
  • Le travail préliminaire consiste à démolir le livre acheté, à recoudre tous les feuillets. Il est long, fastidieux. Le choix des papiers de couverture est agréable, mais compliqué par les hésitations.. Je me souviens de la colle mise dans une vieille boîte de conserves dont mon père avait découpé et retourné le haut, pour encoller les feuillets au dos du livre, de la mise sous presse avec les deux couvertures. Et aussi de la joie devant l’œuvre finale !
  • Tu n’as sans doute pas connu la grande mode des scoubidous, à laquelle je me suis conformé. Cette mode est apparue au début des années 1960 et a resurgi au début des années 1980, avant ta naissance ! Ce sont de longues tresses de fils de deux ou plusieurs couleurs, qui pouvaient servir de porte-clefs, se mettre autour du cou, etc. J’en ai fabriqué ; mais je suis incapable de t’expliquer clairement comment on fafrique son scoubidou. Je me souviens seulement que l’on fait se chevaucher deux fils voisins de couleurs différentes, avant de les retourner. Ce qui est certain, c’est que le résultat final mixe bien plusieurs couleurs.
  • J’ai connu également la mode des yo-yo, des cerceaux, du croquet et des « mécanos » permettant de construire avec des tiges métalliques de grandes structures (mais je n’ai pas le souvenir d’une belle réussite). De même, j’ai abouti à un échec avec la réalisation en matières légères d’un modèle réduit d’avion. J’avais eu pourtant les matériaux adéquats. Mais l’avion achevé et beau n’a pas réussi à voler !

* Sophie : As-tu touché à des travaux « professionnels », si je peux dire ?

* Guy : J’ai beaucoup aimé découvrir un métier manuel, qui peut être dangereux. Je ne l’ai pratiqué que partiellement et le seul « accident » qui me soir arrivé, je me le rappelle fort bien, est un douloureux coup de soleil sur mon dos dénudé qui perturba mes nuits ! C’est le métier de couvreur, l’homme qui pose nos toits ou les répare. J’habitais chez mes parents, à Ajain, Il y a bien longtemps.

  • Tu ne connais peut-être pas la façon dont se fabrique un toit. Alternent des structures horizontales et des structures verticales. En commençant par le bas tu trouves : les énormes poutres horizontales, puis les chevrons, puis les lattes et enfin les ardoises ou les tuiles. Pour un petit appentis, mon père avait tout préparé jusqu’aux lattes incluses ou non (je ne me souviens plus bien). Il m’avait appris à poser les ardoises et j’ai fini seul ou presque.
  • Tu grimpes avec une échelle ; tu cales tes pieds sur une latte ; tu arrives avec un paquet d’ardoises que tu cales entre deux lattes ; tu poses un crochet sur la latte choisie puis l’ardoise dans le bout du crochet ; et les ardoises voisines, côte à côte. Le toit bleuit peu à peu et les lattes disparaissent. Un travail délicat arrive quand, en fin de rangée il faut poser une moitié d‘ardoise ; il faut couper avec les délicats coups d’un petit marteau.
  • Je pense que j’ai laissé mon père finir les dernières rangées lorsque tu ne peux plus caler tes pieds, faute de latte « vierge ».Je fus très fier lorsque le toit fut totalement bleu et le dessous sombre, à l’abri de la pluie.
  • Je t’ai déjà parlé de la construction d’une allée dans la cour de notre maison de La Celle Sous Gouzon, de mon terrassement. J’ai envie de te décrire le plaisir que j’ai eu à préparer du mortier.. J’en ai fait beaucoup plus tard à Nîmes chez Jean Biscarros. Il posait de nouveaux carreaux dans deux pièces du rez de chaussée de sa maison.
  • Je te raconte mon initiation en Creuse. Je commence par étaler deux longues plaques de zinc, pour protéger l’herbe. J’ai acheté une brochure pour connaître les dosages entre le sable et le ciment. Je dépose sur les plaques le volume adéquat de sable. J’en fait un cône, un petit monticule. Je pratique un cratère dans lequel, sur un côté, je dépose le ciment voulu. Puis je verse de l’eau dans le cratère. Enfin, avec une pelle je mélange peu à peu le ciment, le sable et l’eau. Ainsi arrive le ciment qu’il ne faut pas tarder à utiliser, avant qu’il ne sèche. J’aimais beaucoup ce mélange ! C’est mon père qui l’étalait sur les gravillons, le lissait, en une surface bien horizontale.

* Sophie : Pas d’accident dans tous ces travaux « annexes » ou d’incidents ?

* Guy : Un souvenir étonnant. Je suis sur une plage de la mer du Nord, avec mon ami Yves Dorel et d’autres camarades. Je nage avec mes lunettes, pour être certain de repérer le côté où se trouve la plage par rapport à la haute mer. Je plonge avec délices sous de beaux rouleaux, avant d’atteindre la zone moins agitée. Et puis, plus tard, je ne baisse pas assez la tête sous un gros rouleau qui arrache mes lunettes. Catastrophe ! Car je suis venu en scooter et ma vue n’est pas brillante. La marée est montante et recouvre peu à peu la zone où j’ai perdu mes lunettes. La dizaine de camarades se met donc à chercher, en urgence. En vain !

  • Seuls, Yves et moi continuons, inquiets. Yves voit un morceau de verre briller à quelques pas de lui. Espoir ! Espoir déçu, car c’est du verre, mais pas des lunettes. Drame ! Mais, à un ou deux mètres plus loin, nous voyons une branche de lunettes sortir du sable qui est en train de la recouvrir. Je suis choyé par le hasard. Ouf !

* Sophie : As-tu utilisé ta culture mathématique dans ta vie concrète, quotidienne ?

* Guy: Je vais essayer de t’expliquer, le plus clairement possible, comment tu pourrais construire une belle structure qui décorerait ton salon et pour laquelle tu pourrais faire preuve d’une véritable érudition mathématique D’ailleurs, j’ai rêvé pendant plusie* urs années de me faire construire une bibliothèque totalement originale, dont la façade aurait la forme d’une surface que j’ai enseignée dans ma classe de mathématiques spéciales du lycée Chaptal.

  • C’est une surface dont j’adore la magnifique courbure ; tu peux l’imaginer à partir de la partie incurvée d’une selle de vélo, en oubliant son bec si méchant pour les malheureuses fesses. Elle est « réglée », c’est à dire qu’elle peut s’obtenir avec des droites, d’où son utilisation par des architectes. Elle a été utilisée par plusieurs architectes dont Le Corbusier et ressemble à la façade du siège du parti communiste, place du colonel Fabien.
  • Tu peux en construire une toi-même, chez toi, entre deux plateaux parallèles, en bois, comme le sol et le plafond d’une pièce, tenus écartés par des « murs . Entre eux, de chaque côté, tu fixes deux tiges métalliques inclinées différemment. Tu intercales entre ces deux extrêmes, plusieurs autres fines tiges, dont les inclinaisons varient peu à peu, progressivement, de façon à réaliser une continuité esthétique avec les deux tiges du départ. Puis tu relies toutes ces tiges par des fils, horizontaux, parallèles entre eux et parallèles aux deux socles. Tu peux choisir des fils de couleur éclatante, différente de celle des tiges qui sont « debout ». Si tu as mis suffisamment de fils, une magnifique courbure est perçue clairement à l’œil.
  • Cette surface a un nom fort savant : « paraboloïde hyperbolique », qui impressionnera tes amis ! . Elle n’est pourtant que du second degré pour son équation ! .J’ai donc réalisé cela en maquette pour étudier mieux le nombre de rayons de ma bibliothèque, leurs écartements. Mais je me suis empêtré dans la mise en équations, et j’ai été pris par d’autres activités. J’ai eu une grande bibliothèque classique. Fin du rêve mathématique ! Mais j’adore toujours cette surface !
  • Le ruban de Möbius prouve qu’il faut bien définir, avant toute discussion, de façon précise, ce dont on parle. Sinon les désaccords sont stupides ! Le ruban démontre qu’en géométrie, l’orientation gauche-droite peut ne pas pouvoir être définie. Et si, en politique, on essayait de définir ce que l’on appelle gauche en 2017 !!
  • Avec Möbius, tu dis qu’il existe des surfaces n’ayant qu’un seul côté, où il n’y a ni dessus, ni dessous !Tu ne me crois pas ? Alors, suis-moi bien. Je dis : « Pour savoir si deux personnes sont du même côté d’une surface, on peut dire que c’est le cas s’il existe un chemin qui ne traverse pas la frontière de ladite surface, pour aller d’une personne à l’autre ; disons, dans une commune, pour toi et moi ? Cela semble rationnel ?
  • Eh bien ! Prends un ruban de papier de 3 cm de large et fabrique un bracelet avec ; mais, au moment de fixer les deux bouts tu fais tourner l’un d’eux, une fois. Le bracelet est légèrement tordu. Tu dis : regardez bien ; j’ai le pouce et l’index des deux côtés ; je pars de l’index avec un crayon tenu de l’autre main ; je suis le bracelet sans traverser les bords et j’arrive au pouce. Donc mon pouce et mon index sont du même côté du ruban, avec la définition que vous acceptiez. OK ?
  • Il est amusant de couper dans son axe ce ruban et de demander aux amiEs ce qu’ils prévoient comme résultat. Très peu devineront ! Pour te dire, on obtient un seul ruban, deux fois plus long, vrillé et qui, lui, a deux côtés, par rapport à notre définition. Encore plus instructif si tu coupes dans le sens du ruban en partant au tiers de la largeur. Si tu pars à gauche, tu arrives à droite, à la même hauteur ; cela prouve qu’il devient impossible sur une telle surface de définir la droite et la gauche. Si tu continues à couper, tu obtiens deux rubans, entrelacés: un grand qui, lui, a deux côtés, et un petit pour lequel je te laisse constater s’il a un ou deux côtés !

* Sophie : Quel souvenir gardes-tu de ton enseignement ?

* Guy : Dans mes rêves, je me retrouve souvent en professeur de maths. Très souvent, j’improvise. Je me souviens d’un rêve où je faisais au tableau noir une très bonne leçon de géométrie descriptive. C’est lié à ce dont nous venons de parler.

  • La géométrie descriptive a été inventée, en 1799, par Gaspard Monge pour représenter les solides et leurs intersections avec une précision de l’ordre du millimètre. Elle consiste à projeter les volumes orthogonalement sur deux plans perpendiculaires (plan horizontal et plan frontal), avec des « lignes de rappel » pour établir les correspondances. C’est utile en architecture, dans l’industrie et même dans l’armée, pour fabriquer des canons par exemple.
  • On l’enseignait dans les classes préparatoires aux grandes écoles . Mais l’ordinateur permet maintenant de faire cela plus facilement et la descriptive a disparu de l’enseignement, ce qui est un peu dommage car elle apportait une formation bien spécifique (les élèves brillants en descriptive ne l’étaient pas obligatoirement ailleurs). En ce qui me concerne, j’ai fait une trentaine d’épures de géométrie descriptive (belles) comme élève et je l’ai enseignée dans la seule classe prépa qui le programmait encore. Comme étudiant, j’ai de mauvais souvenirs pratiques, dans l’usage du tire-lignes, trop serré ou pas assez, donc donnant des lignes invisibles ou ridiculement larges. Ma mauvaise vue me gênait également !
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Quarante neuvième texte : Lumières sur la Creuse

* Sophie : Comment réagis-tu chaque fois que la référence à un endroit rétrograde est symbolisée par la Creuse, ton pays?__

* Guy : Sans colère, mais avec tristesse, car je comprends l’origine de ces idées négatives. La Creuse est devenue le souvenir de la France agricole, un beau souvenir d’ailleurs. La Creuse est un département relativement pauvre et qui s’est beaucoup dépeuplé. Aucune grande industrie ne s’y est installée. Aucune autoroute n’y passe. Le sol n’est pas celui de la Beauce ; la vigne ne résisterait pas aux froids de l’hiver ; les exploitations agricoles ont été longtemps très petites ; aucune culture n’est dominante et c’est l’élevage qui est le plus rémunérateur., ce qui est relatif !

  • Pour les Creusois l’ascension sociale passe par la fonction publique : l’enseignement, la poste, la SNCF, la police, l’administration. J’en suis l’un des exemples ! Des médecins et des infirmières complètent ce bilan des classes moyennes creusoises. Les Creusois travaillent donc souvent hors de leur pays natal. L’association des Creusois de Paris regroupe plusieurs milliers de personnes et nous n’en sommes pas toutes et tous adhérentEs !
  • Je crois vraiment que mon pays est un beau pays, sans grand château historique, sans la chaleur de la Côte d’Azur ou les vagues de l’océan ; mais avec de nombreux lieux intéressants, témoins remarquables de la vie rurale et artisanale de diverses époques, avec le charme des petites routes qui serpentent entre les bois, celui des nénuphars sur de multiples petits étangs et la beauté de vallée de la Creuse. La variété des paysages, des collines et des plateaux comme celui de Millevaches au sud, la paix tranquille qui s’en dégage, le calme loin des turbulences urbaines, séduisent bien des artistes et des écrivains !
  • Tu ne sais certainement pas qu’il y a une importante école de peintres impressionnistes creusois, créée par Armand Guillaumin, peintre le plus fidèle aux impressionnistes français, mort en 1927. En effet Claude Monet et Francis Picabia ont été fascinés par les vallées des deux Creuse et de la Sédelle, à Crozant, avec leurs rochers de granit, les bruyères et les ruines. Les couleurs y sont tellement variées suivant l’heure, la présence de nuages ou de neige, suivant la saison (l’automne avec une palette échelonnée entre les rouges violents et les jaunes pâles ou le printemps avec la fraîcheur des verts naissants). Ils y ont beaucoup peint et on fait école !
  • Je revendique Georges Sand comme écrivain de notre région, même si elle a surtout vécu un peu plus au nord, à Nohant dans l’Indre. Car elle a vécu aussi dans le nord de la Creuse, à Crozant et à Gargilesse voisins
  • Nous emmenons la plupart des amiEs qui viennent à Aubusson. Je suis fasciné par les tapisseries modernes d’Aubusson. Elle est inscrite par l’UNESCO dans le « patrimoine immatériel de l’humanité ». Manufacture royale depuis 1660, elle a connu un nouveau triomphe avec l’arrivée de Jean Lurçat en 1939. J’aime beaucoup les tapisseries modernes de Lurçat, Don Robert, etc. aux couleurs vives, aux peuples d’animaux. A Aubusson, on peut voir travailler les « lissiers »
  • Pars avec moi de ma maison de La Celle Sous Gouzon en vélo. Pentes rudes et descentes vertigineuses se succèdent sur 20 km. La dernière ascension nous pose aux « Pierres jaumâtres ». Un chemin raviné par les pluies monte, entre les vieux arbres, les fougères et les bruyères. Puis apparaissent d’énormes blocs de granit qui sont parfois en équilibre incongru. Les amiEs se photographient entre deux énormes blocs dont le supérieur, gigantesque , semble prêt à glisser !Georges Sand y a situé son roman « Jeanne » et des légendes y sont nées. Tu peux admirer ces spectaculaires rochers sur Wikipédia.
  • Tout près de ma maison, se trouve également la Réserve Nationale Naturelle protégée de l’étang des Landes, étang créé en 1684, 166 hectares, 400 espèces végétales et 600 espèces animales. On peut, depuis des cabanes en bois, observer de nombreux oiseaux, dont un certain nombre d’espèces protégées. Je fais « dépliant touristique » ! Mais combien de Creusois chanteront l’amour de leur pays natal ? J’assume ce chauvinisme, comme le l’assume pour la France lors des compétitions de rugby
  • A 20 km, le monastère du Moutier d’Ahun est assez remarquable, dont des boiseries exceptionnelles avec des animaux fantastiques et le pont médiéval y est vraiment original. De même la grande abbaye de Chambon sur Voueize vaut la visite, comme le château de Boussac.
  • La visite du lac de Vassivière, au sud de la Creuse, au nord ouest du plateau de Millevaches, demande par contre de partir pour une journée entière. Le lac a été créé pour produire de l’électricité au début des 30 glorieuses. Un barrage a été construit entre 1947 et 1950 ; il a fallu trouver plusieurs sources d’alimentation. Une quinzaine de foyers ont dû être fermés à cause de la création du lac, mais bien d’autres ont été construits. La superficie du lac est de 10 kilomètres carrés. Le volume d’eau est de 106 millions de mètres cube. L’usine du Mazet produit assez d’électricité pour une ville de la taille de Brive

* Sophie : As-tu fait du sport, du vélo ?

* Guy : J’ai fait pas mal de natation. Jeannot et moi avons appris à nager, seuls, sans leçons, dans l’étang des Signoles et je t’ai raconté notre première traversée imprudente de l’étang. Je nageais alors avec plaisir « à l’indienne », brasse pratiquée sur le côté. J’ai mis un certain temps à adopter la brasse coulée, car j’hésitais à mettre la tête dans l’eau à chaque brasse. J’ai eu du mal à réussir le crawl et ses respirations. J’ai fini par le faire facilement mais je n‘ai pas réussi la nage papillon Je n’ai jamais pu faire plus de 10 mouvements !

  • C’est en vélo très souvent que j’ai visité tous les lieux proches dont je viens de te parler ! Je t’ai raconté l’achat de mon vélo de course quand j’étais en « taupe « à Henri IV. J’en ai acheté un plus moderne en Creuse. Et quand j’étais seul avec mes parents je faisais environ 80 km chaque jour : 20 le matin et 60 l’après-midi. Le matin, j’escaladais presque 10 km de côtes assez dures vers Toul Sainte Croix et je jouissais de la grande vitesse au retour
  • Je ressens encore, en te parlant, les sensations que j’éprouvais. Les boyaux glissent sur le sol, tout en s’y accrochant bien. La machine, légère, répond, docile, à chaque effort des jambes ! Les descentes sont des jouissances infinies ; la vitesse me grise ; les prés et les vaches défilent ; je suis dans la nature ; pas de glaces interposées, pas de bruit de moteur ; le léger sifflement de la vitesse ; l’élan pour la prochaine côte dont le premier virage est avalé sans effort ! La joie, au sommet de la côte, quand elle a été domptée !
  • La bonne récupération du soir. Maintenant, quand nous prenons ces routes en voiture, je me souviens à merveille de chaque virage, de chaque descente et de ses particularités, du nombre de kilomètres ! Je revis une époque. Le pénible était la crevaison des boyaux et les difficultés pour les changer. Sortir la roue, la séparer du dérailleur et se salir avec la chaîne, décoller le boyau : remettre de la colle sur la jante et, surtout, le plus difficile forcer pour remettre le boyau neuf ! Horrible ; A oublier !
  • Je ne suis pas fier des « exploits sportifs » que j’ai accomplis une année ou deux. C’était stupide. Je voulais maigrir. J’avais tout l’attirail d’un coureur cycliste : les chaussures adéquates, les gants spéciaux aux doigts coupés, la culotte avec un renfort de velours sur les fesses car les selles sont très dures, le tricot de couleur, sans marque ou indication de club (j’avais eu tout cela par la CAMIF).
  • Mais je voulais transpirer au maximum. Donc je partais avec deux tricots plus un blouson, deux slips et, dans mon sac à dos, des rechanges pour la pause quand tout cela était trempé. A la pause, je rajoutais, dans un pré, une séance de gymnastique. Le soir je me pesais, satisfait d’avoir perdu deux kilos. Mais j’avais perdu essentiellement de l’eau que je regagnais assez vite et complètement au retour à Paris. Les kilos perdus ressuscitaient Tactique absurde
  • Agnès m’a, ensuite, poussé à faire également de la marche, dans les chemins, autour du bourg ;

* Sophie : Que peux-tu me raconter de plus sur ton pays ?

* Guy : A un kilomètre de ma maison, se trouve un petit village pittoresque, La Spouze, qui fut habité par l’illustrateur et caricaturiste célèbre Pierre Gavarni. Son atelier est maintenant la propriété de René Bourdet qui, en plus, possède une vieille et belle ferme. Paysan et poète, « insoumis », René a vécu à Paris en théâtreux. Depuis treize années il anime, pendant chaque semaine de l’été, les soirées de La Spouze. Dans l’atelier ou dans la cour de sa ferme, quand il fait beau, ont lieu des soirées culturelles. Le lundi est plutôt littéraire, avec de remarquables conteurs ; et le jeudi est dédié à la musique ou à la chanson. Il réunit une petite centaine de personnes et offre à la fin des morceaux du gâteau des « Comtes de la Marche » produit dans la commune.

  • René a quatre-vingts ans. Mais « le vieux lion rugit encore » comme dit un journal ! Je viens de recevoir le 317 éme numéro de son petit fascicule de poèmes « Œil de Fennec ». Il a animé avec son fils Boris deux vendredis de la Teinturerie, le premier sur Jaurès, le second sur Boris Vian.
  • En Creuse, je n’ai pas du tout d’activité politique. Mais je suis désolé de voir que ma commune vote FN ces derniers temps. Pourtant ici, comme presque partout en Creuse, on ne voit aucun noir, aucun maghrébin, aucun « réfugié ». Les seuls immigrés sont des Anglais ou Néerlandais ; Difficile de penser qu’ils font peur !
  • Il n’y a pas de crime, pas beaucoup de vols. Ce doit être la télé qui suscite les peurs ou bien c’est le sentiment d’être oubliés par la société, méprisés ? René Bourdet dit qu’ils savent bien qui vote FN et que ce sont des vieux ou des jeunes qui ne sont jamais allés à plus de 50 km ! Ce phénomène n’existait pas en Creuse il y a trente ans et le FN faisait des scores minables ? Que faire ?
  • Il y a 5 ans beaucoup d’Anglais ont acheté de vieilles maisons dans nos villages et les ont remises en état. Mes voisins sont depuis peu des Anglais. On parle anglais dans notre supérette proche. On dit qu’il y a un mouvement de retour en Angleterre, à cause des rapports entre la livre et l’euro ??
  • Je ne peux pas parler de la Creuse, sans parler de l’homme le plus célèbre dans notre Histoire : Martin Nadaud, qui a une place dans mon arrondissement de Paris. Né en 1815, il part, dès l’âge de 14 ans, à Paris, avec son père, comme apprenti maçon. Il découvre les conditions de vie scandaleuses des maçons : journées de 12 à 13 heures, chutes depuis les échafaudages, malnutrition, logements insalubres. Il se casse même les deux bras plus tard. Les maçons et tailleurs de pierre venus construire le Paris haussmannien sont 'alors des migrants venant des régions pauvres de France avec "laisser passer" à présenter aux "frontières "internes !!! Il découvre les idées socialistes et communistes, participe à la Révolution de 1848 et est banni en 1852 par Napoléon III (Belgique, puis Angleterre).
  • Bien plus tard, en 1870, Gambetta le nomme préfet de la Creuse dont il sera député entre 1876 et 1889. Sa maison, à La Martinèche, près de Soubrebost est fort intéressante à visiter pour comprendre cette époque.
  • Dans le sud de la Creuse, des citadins français sont venus s’installer et ont créé des activités écologistes, en particulier en partant du bois. Ils ont paraît-il redonné vie et démocratie localement. De nouveaux commerces se seraient même installés dans ce village.
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Quarante huitième texte : Le militant face aux voleurs

* Sophie : Tu m’as beaucoup parlé de tes conflits, entre guillemets, avec la police. As-tu à faire face à des voleurs, à en être victimes ? Comment as-tu réagi ?

* Guy : Bonne question provocatrice. Je vais commencer par ce qui m’est arrivé dans la « Résidence des Lilas, rue Haxo. Nous sommes un soir d’hiver, vers 18 heures. Il fait déjà presque nuit. Je vais chercher des billets à mon distributeur BNP de la place Saint Fargeau, toute proche. Dans le distributeur adjacent au mien deux ados font comme moi. Je me demande à quel âge on peut se livrer à ces opérations.

  • Pour une fois, je regagne directement mon logement, sans faire d’autres courses. Je passe par l’arrière de la longue rangée des quatre escaliers. Le mien est le dernier et cela est un petit raccourci. Paresse ! J’ouvre avec ma clef. Je fais deux pas. Soudain on me bloque la bouche pour que je ne puisse pas crier « A quoi jouent ces jeunes ? » me dis-je ! On me traîne vers le coin aux poubelles et on me plaque au sol, en me disant de ne pas crier. Je ne vais pas crier pour les obliger à m’assommer. Je pense vite dans ce genre d’urgence. Ils me fouillent fébrilement, sortent mon portefeuille et s’énervent un peu.
  • Je pense que d’autres locataires peuvent arriver et que feront alors mes agresseurs ? Que cherchent-ils donc ? Que vont-ils faire avant de partir, m’assommer ?
  • Non ! Ils m’aspergent la figure avec ce liquide utilisé contre les agresseurs et s’enfuient. Je suis abasourdi ; les lunettes ont protégé mes yeux. Ont-ils pris mes clefs ? le portefeuille est à terre, ouvert. Je réalise qu’ils cherchaient ma carte bleue qui était dans une petite poche en haut de ma veste. Il faut faire opposition vite. Je n’ai aucun document pour le faire. Je pars chez le gardien à l’autre bout de la résidence. Nous trouvons un numéro de téléphone de la BNP et faisons opposition.
  • Ouf ! j’ai encore mes clefs ! Je vais porter plainte à la police et suis agréablement accueilli. Les agresseurs ont pris les billets que je venais de retirer. Je découvrirai ensuite qu’ils ont eu le temps de retourner au distributeur et de retirer le montant qu’il est possible d’atteindre. La BNP me remboursera cette somme là !
  • Je ne les avais pas entendus me suivre et je pense que ce n’était pas les ados que j’avais vu. Donc c’était une équipe organisée et les ados avaient la tâche de repérer le code de la carte bleue. Pendant un moment, j’ai surveillé les gens qui me suivaient après des retraits d’argent !
  • Cela ne m’empêche pas de rester critique sur les stupidités sécuritaires. Par exemple, dans ma résidence, pour éviter les vols, en particulier dans le garage, on fait barrer le passage privé par une haute grille avec un instrument spécial pour ouvrir ou fermer et un bidule pour la porte piéton ; bidule qui est complété par un code que l’on peut taper et qui change souvent (commode pour nos amiEs !) je trouve qu’un voleur peut facilement entrer en même temps qu’une voiture et on ne lui demanderait pas ses papiers. Précaution stupide qui n’avait pas arrêté mes agresseurs !

* Sophie : On dit qu’un cambriolage est bien plus difficile à vivre qu’un vol, car les voleurs ont pénétré dans l’intimité de la victime ?

* Guy : Oui et j’ai vécu cela également dans la maison creusoise héritée de mes parents. Je me rappelle. Mes parents sont morts tous les deux, depuis octobre 1984. Une voisine a les clefs de la maison et la surveille. C’est une vieille dame, Paulette, que tout le pays adore pour sa gentillesse souriante, son intelligence. Un jour, donc, elle a du mal à ouvrir la porte à cause d’obstacles.

  • Elle trouve un énorme désordre et pense d’abord à l’œuvre d’un rat. Mais vite, voyant que la pendule a disparu, elle découvre qu’il d’agit d’un cambriolage. Apeurée et se demandant si les voleurs ne sont pas encore là, cachés, elle fuit et téléphone à un artisan qui a beaucoup travaillé dans la maison. Ensemble ils alertent les gendarmes et nous.
  • Je revois notre arrivée. Les tiroirs sont tous ouverts, les armoires béantes, des meubles ont disparu, comme le grand buffet de la cuisine et la pendule, des tableaux également. Des papiers jonchent le sol. La vaisselle est bien empilée sur la table de la cuisine et les couverts rassemblés dans un sac poubelle. Certains lustres, modernes, ont été arrachés. Tout a été fouillé de la cave au grenier. Je ressens une sorte d’agression physique ! C’est une sorte de tornade et nous ne savons pas où commencer un minimum de remise en ordre.
  • Les gendarmes accueillent notre plainte avec compréhension et viennent faire les constats. Les empreintes prises sur les assiettes où les cambrioleurs ont pris un petit repas, pour souffler un peu, ne donneront rien. Les gendarmes analysent le début de rouille sur une scie égoïne qui a servi à couper des branches de lilas gênantes pour rentrer leur camion dans le jardin. Les gendarmes concluent que le cambriolage est relativement récent.
  • Les cambrioleurs ont introduit un instrument, entre deux lames verticales d’un volet métallique situé face au jardin ; ils ont écarté ces deux plaques voisines, soulevé le crochet qui ferme le volet, cassé un carreau, ouvert la fenêtre et ouvert la porte du jardin depuis l’intérieur de la maison, pour pouvoir charger tranquillement leur camion. Ils ont même démonté la porte du couloir pour pouvoir passer le grand buffet de la cuisine.

* Sophie : Quels sentiments éprouves-tu par rapport à tes cambrioleurs ? Colère ? Haine ?Envie de les voir payer pour leur vol ?

* Guy : J’admire leur organisation, leur professionnalisme dans le choix des objets volés : les vieux cuivres, de vieux verres rustiques, de beaux tableaux, quelques assiettes décorées et les mécanicismes de trois vieilles pendules comtoises. Les gendarmes disent qu’ils ont dû satisfaire à une commande et que tout est peut-être déjà à l’étranger ! J’essaie de les imaginer à l’œuvre, de définir le rôle de chacun. Y avait-il un chef ? Un spécialiste des vieilles choses, des antiquités ? Un guetteur ? Combien étaient-ils ? Bien évidemment je souhaite leur arrestation ; mais je n’ai pas de haine. Un complice avait apparemment observé les habitudes du bourg quelques jours auparavant ?

  • Il faut, pour la police, faire la liste des meubles et objets disparus. Ce long travail fait oublier le choc émotionnel. Notre assureur promet de venir dès le lundi. Mais dès son arrivée il nous fait une pénible annonce. Nous ne serons pas du tout remboursés car le vol ne fait partie des protections garanties dans le contrat ! Bizarre ? Mais le contrat a été passé par mes parents qui habitaient alors la maison, étaient persuadés qu’un cambriolage ne pouvait avoir lieu en leur présence et, en bons paysans, voulaient faire des économies. L’assureur se sentait coupable de ne pas avoir revu le contrat après leur mort. Moi aussi j’aurais dû le faire !
  • Les gendarmes nous ont conseillé de faire des marques bien camouflées sur les meubles restants, de noter leur emplacement sur un cahier, ainsi que les nœuds du bois un peu incongrus. Nouveau devoir de « vacances » accompli. En effet les gendarmes nous ont raconté que, grâce à leurs enquêtes, ils avaient fini par retrouver une pendule comtoise. Mais parmi les trois personnes qui auraient pu la récupérer, aucune n’avait pu donner un détail permettant d’affirmer que la pendule était la leur et pas celle des deux autres !!
  • Cette maison n’est pas celle où je suis né, pas celle de mon enfance et de mon adolescence. Mais j’ai beaucoup travaillé à son aménagement. Elle vient de la branche maternelle ; c’est l’héritage d’un oncle de ma mère, Joseph. Il était prévu qu’elle abriterait la retraite de mes parents. Rober Hennebault avait prévu les aménagements nécessaires : une cloison pour séparer la cuisine de l’escalier qui monte au premier étage ; la coupure par une sorte d’arceau de l’immense pièce du rez de chaussée qui avait été prévue comme salle de bal ; et la pose, au premier étage, d’une cloison pour isoler deux chambres. Il me semble que ces cloisons étaient posées mais tout n’était pas fini ?
  • Un infarctus oblige mon père à arrêter son travail de marchand de vins en gros et je dois passer mes vacances d’été à organiser les travaux indispensables pour une bonne installation : électricité, peintures, création d’une salle de bains et d’un WC au rez de chaussée sous l’escalier. Heureusement deux personnes vont pouvoir assumer tous ces travaux, même s’ils sont plutôt peintres et/ou électriciens. Je viens chaque jour en Vespa et je décape le plafond de la cuisine où les fumées de la grande cheminée ont déposé un centimètre de suie. Problème pénible à cause de la position nécessaire et de sa durée ! Il faut également que je planifie les travaux des ouvriers, les achats, etc.

* Sophie : Tu dois avoir beaucoup de souvenirs liés à cette maison ?

* Guy : Oui, de tous ordres : travaux manuels, longs périples sur mon vélo de course, soirées culturelles organisées par un vieil ami à la fois paysan, chanteur, poète, animateur. Dès l’installation, j’ai collé, avec mon père, sur le sol de la cuisine et celui de la salle de bains des carreaux alternativement noirs et blancs que j’avais ramenés de Paris, bétonné un peu le sol de la cave trop humide ; puis le sol de la pièce attenante à la cuisine qui devint l’atelier de mon père.

  • Je suis certain d’avoir passé des semaines, pendant trois ou quatre années à faire des travaux pénibles physiquement dans la cour qui sépare la maison du jardin. J’avais d’abord élaboré un projet esthétique d’allée qui serpenterait entre la maison, la grille d’entrée sur la rue adjacente, le puits et les cages à lapins. Puis vint la réalisation : creusement du sol à environ 30 cm ; concassage de pierres pour faire un soubassement solide, étalement de gravillons ; préparation de béton en mélangeant ciment, sable et eau ; pose avec mon père et organisation de dessins J’ai bien aimé apprendre à faire le mélange sable et ciment. Mon père s’occupait de commander et faire livrer sable, gravillons, etc. Nous sommes allés chercher avec sa voiture des pierres dans un de nos champs. Cela me changeait des mathématiques !
  • J’ai beaucoup aimé couper du bois avec une vieille machine électrique, le bruit de la scie circulaire pénétrant dans le bois, peinant quand le morceau était gros ; la sciure qui tombe et fait un monticule, la séparation finale en deux morceaux, le plaisir du résultat final. Je faisais de belles rangées avec les bûches obtenues sous un hangar de la cour. Seules apparaissaient les sections circulaires et de couleur claire. Nous protégions ce tas de bois sous une immense toile noire en plastique, que nous soulevions l’été. Je faisais une petite réserve sous l’escalier montant à notre chambre.
  • A la mort de mon père, j’ai voulu le remplacer pour le jardinage. Mais bêcher le jardin m’a paru bien trop pénible. J’ai quand même réussi à semer deux sillons de haricots verts. Mais j’ai abandonné le jardinage dès l’année suivante et je paie maintenant une entreprise pour l’entretien du jardin, devenu une grande pelouse. Nous aimons manger à l’ombre d’un grand marronnier quand le temps le permet. Un second marronnier a du être abattu et nous avons fait planter quelques arbres fruitiers, un châtaigner et deux bouleaux, un érable. Nous ramassons, en général, pas mal de groseilles et de cassis, début juillet, pour faire des confitures.
  • Des amiEs viennent souvent passer quelques jours dans cette grande maison Nous visitons avec elles et eux les environs.